10/11/2016, Amandine

amandine
Photo credit: Thomas Hawk via VisualHunt.com / CC BY-NC

Horizon bleu acier comme scié par le cadre de ma fenêtre, sous mes yeux des barres d’immeubles stratifiées : une première à dix mètres, puis encore une autre trente mètres plus loin. J’ai emménagé là pour larguer les amarres, donner une impulsion nouvelle au quotidien loin des voyages du bout du monde, comme un poste d’observation pour reconstruire l’avenir. A la croisée des chemins – passagère immobile – je dois retrouver le mouvement. Amandine a quarante-trois ans, ses cheveux châtains dégoulinent le long de ses épaules dessinées, « charpentées » aurait dit sa mère. Elle porte des lunettes rectangulaires, des vêtements utilitaires qu’elle n’investit d’aucune autre importance que celle de la vêtir, et par deux fois déjà, elle a traversé la croisée des chemins.

Amandine a grandi à Orléans dans une famille de la classe moyenne. Son père travaillait dans les assurances à un poste de cadre subalterne. Il n’avait de cadre que les heures enfilées en soirée quand il rentrait après le dîner pour clôturer ses dossiers. Il n’avait ni la reconnaissance, ni le salaire, ni les responsabilités. Sa mère était femme au foyer. Amandine a vécu une enfance sans histoire et sans artifice. L’été, elle partait à Ouistreham avec ses parents, puis deux semaines chez ses grand-parents à Clermont-Ferrand. Amandine vivait à Orléans, sans véritablement habiter cette ville dortoir pour parisiens désargentés. Je crois surtout qu’elle s’ennuyait.

Amandine a étudié les langues étrangères à l’université d’Orléans. L’été, elle travaillait dans un restaurant du centre-ville, pas en salle mais en cuisine. Le chef lui faisait confiance, elle a beaucoup appris. Les week-ends, elle venait souvent à Paris retrouver Hector, son amoureux d’alors. Il me semble que la première vraie nuit parisienne d’Amandine ressemblait sans doute à la mienne, peut-être même nous sommes nous croisées? Amandine a bu ses premiers cafés en terrasse à Saint-Michel, ses premiers demis rue des Lombards, et arpenté les quais de Seine le lendemain après une nuit bénie dans un studio exigu.

Ces jours là, Amandine décida de quitter Orléans et de « monter » à Paris comme diraient ses parents. Elle a d’abord vécu avec Hector, puis ils se sont quittés. Amandine est restée, elle a trouvé un boulot dans une agence de voyages où ses compétences en anglais et en italien semblaient valorisées et elle a emménagé dans un petit appartement rue Manin. Elle a tout de suite aimé le quartier, les abords des Buttes Chaumont, les parfums de feuilles mortes et de terre mouillée.

Il y a trois ans, Amandine en eut assez de vendre des voyages qu’elle ne ferait pas, des séjours en kit à l’exotisme oxydé. Elle se sentait vidée d’elle-même, fatiguée. Elle se rendit à la banque pour vérifier l’état de ses économies, se renseigner sur ses modalités de prêts, et quand Serge lui dit six mois plus tard qu’il vendait son bar du 19ème arrondissement pour couler des jours heureux dans son Limousin natal, elle n’a plus hésité.

Depuis, je croise Amandine presque tous les jours. Elle en a fait un petit bar de quartier aimable et accessible. Postée derrière son comptoir, elle écoute ses habitués d’un sourire non ostentatoire. Amandine aime faire venir la vie jusqu’ici, être elle aussi à la croisée des chemins.

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