23/01/2016, Pierre

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Il est venu me cueillir devant un resto, circonspecte et plantée : trente-cinq euros le menu pour une ambiance guindée et un accueil téméraire. D’une traite, il me balance son pedigree : il m’a croisée il y a cinq minutes, il a vu que j’étais seule, il est photographe, vit à Narbonne et il est là pour travailler. Il ne connait personne et a envie de discuter.

J’ai répondu que j’étais venue ici seule pour passer un week-end tranquille en bord de mer, que là j’avais faim et que s’il voulait, il pouvait m’accompagner diner. On a fini dans une crêperie sur les remparts avec pierres de taille épaisses et serveurs froufroutants. Pierre est plutôt gentil mais il y a quelque chose qui manque de spontanéité chez lui. Il essaie beaucoup trop d’avoir l’air de quelque chose. Inspiré? Cultivé? Désirable?

Il me parle en long et en large de son travail de photographe, de son approche d’une photo conceptuelle et sans fioriture, de l’inspiration qu’il puise chez Nietzsche et son propos sur la mort de Dieu. Il prend des portraits de gens pour gagner sa vie, et il photographie des bâtiments pour le plaisir. Il est parti avec sa voiture remonter la côte ouest depuis le sud de la France, s’arrêtant là où l’envie le prend. Pendant qu’il parle, il observe la salle du restaurant de manière un peu ostentatoire en m’expliquant que c’est son métier l’observation, vraiment. Je ne peux m’empêcher de sourire en l’observant moi aussi.

Pierre paie le diner et je propose de lui offrir un verre. On s’arrête dans un bar vaste et dépeuplé avec des balançoires en métal suspendues face au comptoir, je suis enchantée. Le tête à tête s’élargit pour inclure les deux serveurs, un frère et une sœur. Ils sont bretons, mais pas d’ici. Elle, y vit depuis huit ans. Ils nous font goûter des alcools locaux, le tord-boyaux du pépé de la ferme d’à côté et une liqueur aux algues qui sent pas ce qu’elle goûte. Il est bientôt vingt-deux heures trente, le couvre-feu nocturne d’un samedi soir dans une petite ville de province. On les salue amicalement et Pierre me raccompagne jusqu’à la sortie des remparts. Je mets tout mon enthousiasme dans un au revoir et une bise distanciés qu’il essaie d’interrompre en me prenant le visage dans ses mains pour m’embrasser. Je m’échappe, « non, vraiment, désolée ».

Vingt minutes de marche le long de la jetée pour rejoindre mon hôtel. L’air est doux, la mer bruyante et vivante à mes côtés.

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